HERODOTE
Henri de Toulouse-Lautrec (1864 - 1901)
Le « Monstre chéri »
Il avait « la liberté souveraine d’un petit garçon dans un square » (Tristan Bernard). Mais la taille et les éternelles facéties d'Henri de Toulouse-Lautrec ne peuvent à elles seules résumer la vie de ce peintre définitivement inclassable, tant par ses sujets souvent scandaleux que par son style innovant, à l'affût des nouveautés de son époque.
Isabelle Grégor

Le petit homme d’une grande famille
Lorsqu'on naît, le 24 novembre 1864, sous le nom de Henri Marie Raymond de Toulouse-Lautrec-Monfa dans une des plus vieilles demeures familiales d'Albi, on peut se targuer de descendre d'une belle famille !

Ne pouvant partager les jeux de la jeunesse dorée de l'époque, il trouve refuge dans les boîtes de peinture, encouragé par sa mère, la comtesse Adèle, qui a bien compris après un échec au baccalauréat que son fils n'était pas fait pour les études. Il semble tellement plus heureux à fréquenter les champs de course pour croquer des scènes sur le vif avant de partir à l'assaut des ateliers des peintres !
Installé à Paris en 1882, il emménage près de l'atelier d'Edgar Degas dont il empruntera le cadrage décalé et les thèmes, comme celui de la danse et du cirque. C'est le temps de l'apprentissage mais aussi de l'amitié, au pied de ce quartier de Montmartre si prometteur.
décalé et les thèmes, comme celui de la danse et du cirque. C'est le temps de l'apprentissage mais aussi de l'amitié, au pied de ce quartier de Montmartre si prometteur.

Sous le masque
Critique d'art et collectionneur, Thadée Natanson est à l'origine de La Revue blanche, revue littéraire et artistique pour laquelle Lautrec a réalisé une célèbre couverture. Il fait ici le portrait de son ami et collaborateur :
Critique d'art et collectionneur, Thadée Natanson est à l'origine de La Revue blanche, revue littéraire et artistique pour laquelle Lautrec a réalisé une célèbre couverture. Il fait ici le portrait de son ami et collaborateur :


Quel chahut !
« Tous les soirs, je vais au bar travailler » aimait-il dire... Il est vrai que pour créer, Lautrec doit se plonger dans cet univers fait de canaillerie, de musique et de bohème qui caractérise alors la Butte.

Lautrec y multiplie aussi les conquêtes féminines, révélant un appétit de chair qui ne lui fera jamais défaut. Il sait aussi se faire de fidèles amies qui deviendront autant de muses, comme la blanchisseuse, écuyère et future peintre Suzanne Valadon, son premier et peut-être seul amour.

C’est pourtant à cette époque que les critiques commencent à accueillir avec bienveillance cette œuvre originale, certes influencée par les Impressionnistes et le dessin japonais mais finalement très personnelle : des traits vigoureux et incisifs, parfois jusqu’à la cruauté de la caricature, une mise en page audacieuse, des couleurs souvent criardes. Pour l’artiste, le principe de la création est simple : « Faire vrai et non idéal ».
« Une beauté hostile »
Fine plume, le journaliste Félix Fénéon avait aussi un regard aiguisé qui en fit un des grands critiques d'Art de son époque. Voici comment il analyse la période « cabaret » de Toulouse-Lautrec :
« [Les danseurs de cabaret] sont les personnages favoris de M. de Toulouse-Lautrec ; il les aime, et les étudiant d'une curiosité insistante, bientôt il s'hallucine ; ces fantoches, d'une tristesse assez morne et encline au gâtisme, il les doue alors d'un caractère ; voilà les messieurs devenir falots, et les demoiselles, maléfiques […].
Par un dessin qui n'est pas un calque à doubler la réalité, mais un ensemble de signes qui la suggèrent, il immobilise la vie en emblématures inattendues. Sa couleur, sans agrément, s'asservit aux lignes. Qu'il s'agisse d'un feuillet de lithographie, d'un pastel, d'une affiche (la dernière est celle du Divan japonais), sa technique est intéressante et neuve. Technique, couleur, dessin se concertent pour des œuvres d'une originalité authentique et d'une beauté en dessous, presque hostile, mais indubitable » (Félix Fénéon, article pour L'En Dehors, 1893).
Fine plume, le journaliste Félix Fénéon avait aussi un regard aiguisé qui en fit un des grands critiques d'Art de son époque. Voici comment il analyse la période « cabaret » de Toulouse-Lautrec :

Par un dessin qui n'est pas un calque à doubler la réalité, mais un ensemble de signes qui la suggèrent, il immobilise la vie en emblématures inattendues. Sa couleur, sans agrément, s'asservit aux lignes. Qu'il s'agisse d'un feuillet de lithographie, d'un pastel, d'une affiche (la dernière est celle du Divan japonais), sa technique est intéressante et neuve. Technique, couleur, dessin se concertent pour des œuvres d'une originalité authentique et d'une beauté en dessous, presque hostile, mais indubitable » (Félix Fénéon, article pour L'En Dehors, 1893).

Lautrec s'affiche
À l'ouverture du Moulin Rouge, en 1889, tout le beau monde des plaisirs déménage pour retrouver Nini Patte en l'air et Gavrochinette, ces danseuses qui savent si bien lever la jambe et faire voler leurs jupons.

Désormais Lautrec va enchaîner affiches et estampes qui vont rendre éternelle la silhouette toute en finesse de sa chère amie Jane Avril, dite la Mélinite, du nom d'une substance particulièrement explosive.
Devenu peintre des « stars » de l'époque, il croque les longs voiles de la danseuse Loïe Fuller et la crinière blonde de sa collègue, la peu talentueuse May Milton. Puis c'est au tour des gants noirs de « la diseuse fin de siècle », la chanteuse Yvette Guibert, d'être mis à l'honneur par quelques coups de fusain. Trop caricatural pour la belle : « Petit monstre ! Mais vous avez fait une horreur ! ».
Ce n'est pas l'avis de Degas qui, découvrant une de ses œuvres dans la galerie Goupil, s'écria : « Ça, Lautrec, on voit que vous êtes du bâtiment ! ». Beau compliment de la part d’un misanthrope de légende !

Déclaré absent
Régulièrement, Lautrec disparaît. Ses amis le voient partir avec armes et bagages, direction la rue des Moulins ou celle d'Amboise où il va pousser la porte des plus accueillantes des maisons closes. Et c'est parti pour quelques jours ou quelques mois de croquis, dessins et peintures.
Dans des salons souvent richement décorés, il sait se faire oublier des filles-de-joie qui offrent à ce drôle de pensionnaire leur corps au naturel, leurs papotages et leur ennui. Mais l'environnement n'a rien d'idéal pour une personne fragile de naissance et qui souffre des troubles causés par l'alcool et la syphilis.

Libéré, il se retrouve à 33 ans sous tutelle, chaperonné en permanence par un ami, Paul Viaud. Il a juste le temps de classer ses œuvres et de ranger soigneusement son atelier parisien avant de revenir mourir le 9 septembre 1901 au château de Malromé, au cœur du domaine familial, dans les bras de sa mère, la comtesse Adèle de Célayran, qui ne l'a jamais abandonné.
Elle va proposer ses œuvres aux musées parisiens mais ceux-ci rejettent l'offre et s'en tiennent à quelques œuvres de jeunesse. Sa ville natale d'Albi se montre plus réceptive. Ses édiles décident de consacrer le palais médiéval de la Berbie à leur enfant prodige et le musée Toulouse-Lautrec est inauguré en 1922.
C'est ainsi que le palais fortifié des austères archevêques offre aujourd'hui à notre regard la plus belle collection qui soit de Toulouse-Lautrec, avec des prostituées en veux-tu en voilà !...
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