mardi 26 avril 2022

 mardi 26 avril

Nous fêtons : Alida

Alida, ou Alda, est une jeune veuve de Sienne (Toscane). Jusqu'à sa mort, en 1309, elle se consacre aux indigents et leur distribue ses biens.


26 avril 1986:Tchernobyl : catastrophe industrielle et mensonges d'État


par Jean-Pierre Bédéï

Le 26 avril 1986, à 1h23, deux énormes explosions secouent la centrale nucléaire de Tchernobyl, à 120 kilomètres au nord de Kiev, en Ukraine, et à 16 kilomètres de la Biélorussie (URSS). Elles provoquent le plus grave accident de l’histoire du nucléaire civil. Le sacrifice de milliers de « liquidateurs » va en limiter les conséquences. Il n'empêche que toute l'Europe est affectée...

Toute sauf la France dont les dirigeants se veulent rassurants au-delà de toute décence. À la catastrophe industrielle et humaine s'ajoute un mensonge d'État propre à disqualifier la politique et ceux qui la conduisent.

Apocalypse sans visage

La catastrophe de Tchernobyl est la conséquence de plusieurs erreurs humaines lors d'une expérience d'amélioration de la sécurité.

Le réacteur de Tchernobyl après l'explosion du 26 avril 1986L’explosion du cœur du réacteur numéro 4 répand dans l'atmosphère l’équivalent d’une centaine de bombes atomiques d’Hiroshima.

Les techniciens de la centrale et les équipes de pompiers qui interviennent sur le site se voient condamnés à brève échéance.

Le lendemain, les 45 000 habitants de la ville de Pripiat, située à trois kilomètres, sont évacués à la hâte. Ils ne reviendront jamais chez eux. En 1986, 116 000 personnes au total seront contraintes de quitter la zone, puis 230 000 au cours des années suivantes.

Le Kremlin, lui, tait cette catastrophe. L’URSS de Mikhaïl Gorbatchev, qui se veut à l’heure de la glasnost (transparence), se mure dans les bonnes vieilles méthodes staliniennes de rétention de l’information et la culture du secret.

Le 28 avril, ce sont des experts suédois qui donnent l’alerte car le nuage radioactif, poussé par les vents, se déplace vers l’Europe jusqu’en France, des Pays-Bas à la Turquie.

Dès lors, les pays concernés réagissent immédiatement. Ceux qui sont dotés de centrales nucléaires renforcent le degré de sécurité de leurs installations. Différentes mesures, concernant notamment l'alimentation, sont prises le 2 mai dans de nombreux pays... Bref, c’est la mobilisation dans tous les pays. Sauf un : la France.

En France, un mensonge d’État

Sur le plan politique, la France entame sa première cohabitation depuis un mois. À la suite de la défaite de la gauche aux élections législatives de mars 1986, François Mitterrand a nommé Jacques Chirac à Matignon. De fait, les deux hommes vont se retrouver sur la même ligne pour minimiser les conséquences de l’explosion de Tchernobyl.

Mitterrand ne tient pas à ce qu’une trop grande publicité donnée à cette affaire porte atteinte au programme nucléaire français et apporte de l'eau au moulin des écologistes ; enfin il n’entend pas mettre en difficulté Mikhaïl Gorbatchev dont il soutient la politique de perestroïka (la restructuration de l’Union soviétique). C’est pourquoi le Président français fait preuve de « discrétion ».

Quant à Jacques Chirac et son gouvernement, ils ne souhaitent pas affoler la population et se mettre à dos le lobby nucléaire. S’ensuit alors une politique de désinformation qui relève du mensonge d’État.

Le 28 avril 1986, alors que le nuage se déplace vers l’Europe, le professeur Pellerin, directeur du service central de protection contre les rayonnements ionisants (SCPRI) dépendant du ministère de la Santé, qui est chargé de collecter l’information sur la radioactivité et d’en détecter le taux tient un discours rassurant à la télévision : « Ca ne menace personne actuellement sauf dans le voisinage immédiat de l’usine et encore c’est surtout dans l’usine que les Russes ont admis qu’il y avait des personnes lésées. »

Deux jours plus tard, le mensonge d’État s’enclenche véritablement à travers les informations fournies par la météo nationale et répercutées par la présentatrice d’Antenne 2 : « En France, l’anticyclone des Açores restera suffisamment puissant pour offrir une véritable barrière de protection ; il bloque en effet toutes les perturbations venant de l’Est. » C’est la fameuse théorie du nuage de Tchernobyl s’arrêtant à la frontière française qui prend corps.

Dans une note manuscrite du 16 mai à entête du ministère de l’Intérieur dirigé par Charles Pasqua, saisie par la Justice en 2002, on peut lire : « Nous avons des chiffres qui ne peuvent être diffusés. Lait de brebis très élevé jusqu’à 10 000 becquerels. Accord entre SCPRI et IPSN pour ne pas sortir de chiffres. »

Le nuage contaminé de Tchernobyl (3 mai 1986), doc : IRSN

« Nous n’avions aucune protection »

Pendant ce temps à Tchernobyl, on s'active pour tenter de maîtriser une situation incontrôlable. Ceux qu’on appellera les « liquidateurs » (militaires, pompiers, policiers, employés de la centrale) sont réquisitionnés pour la décontamination, le nettoyage et la construction d’un sarcophage autour du réacteur accidenté. Mal équipés, sans véritable protection, ils ne peuvent rester que 2 ou 3 minutes au risque d'être irradiés à mort. Nombreux sont ceux qui périront ou tomberont malades de leur exposition aux radiations : leucémie, cancers de la thyroïde, de la moelle osseuse.

Le 14 mai, Mikhaïl Gorbatchev parle enfin à la télévision. Pendant 45 minutes il évoque la catastrophe nucléaire. Il avoue que, dans les premiers jours, le pouvoir soviétique n’a pas pris l’exacte mesure de la catastrophe : « Ni les politiques ni même les scientifiques n'étaient préparés à saisir la portée de cet événement. » Pendant ce temps, les évacuations de la zone contaminée continuent.

Tchernobyl devient un sujet majeur de la diplomatie européenne. Le 21 mai, François Mitterrand reçoit à l’Élysée le ministre des Affaires étrangères allemand, Hans-Dietrich Genscher. Le verbatim de la rencontre, est édifiant d’une diplomatie qui survole avec cynisme les drames humains. Le 8 juillet 1986, à Moscou, Gorbatchev reçoit Mitterrand. Le dialogue est là aussi édifiant (...).

Aujourd’hui, cinq millions d’Ukraniens, de Biélorusses et de Russes habitent dans des territoires irradiés à divers degrés. Malgré le danger, certains « déplacés » sont revenus vivre dans des conditions misérables dans la région de Tchernobyl où ils étaient installés auparavant. De manière étonnante celle-ci s’est muée en une réserve d’animaux sauvages (bisons, loups, sangliers, faucons). Tchernobyl et ses alentours, quasiment déserts, sont devenus aussi un endroit touristique sinistre où l’on vient se faire prendre en photo. Une sorte de tourisme nucléaire macabre pour un lieu de désolation entré dans l’Histoire des catastrophes industrielles mondiales.